170ème sur 182. Et pourtant.
Au Burkina Faso, des communautés paysannes transforment des terres mortes en rizières productives — là où les indices climatiques voient l'échec.
Cet article est le deuxième de la série « Ce qui fonctionne » — une enquête sur les solutions de développement documentées, vérifiées, et transférables en Afrique francophone. Lire le premier article →
À Sao, un village de la commune de Tchériba dans la région du Bankui, au démarrage du projet RESICOM en 2021, 30 hectares de bas-fond n’étaient que terres mortes. Sol compact, imperméable, incapable d’absorber les rares pluies de la saison humide. Les familles qui y vivaient — dont plusieurs déplacées internes fuyant l’insécurité du Nord — survivaient.
Aujourd’hui, ces 30 hectares produisent du riz. Cent vingt ménages y travaillent. La production est passée de 84 tonnes en 2024 à 135 tonnes en 2025 — une hausse de 61% en une seule saison, sur des terres qui ne produisaient rien quatre ans auparavant. Parmi les exploitants, des propriétaires terriens d’origine, des exploitants de longue date, et des familles déplacées qui ont trouvé dans ce bas-fond aménagé une façon de ne pas dépendre entièrement de l’aide humanitaire. La transformation n’est pas spectaculaire au sens cinématographique. Elle est précise, mesurée, et reproductible.
C’est exactement ce que le ND-GAIN Country Index — l’un des outils de référence mondiale pour mesurer la capacité d’adaptation climatique des pays — ne peut pas voir.
Ce que dit l’indice
Le ND-GAIN, produit par l’Université Notre-Dame aux États-Unis, mesure chaque année deux dimensions pour 182 pays : la vulnérabilité aux changements climatiques d’un côté, la capacité d’adaptation de l’autre. Il agrège des dizaines d’indicateurs — sécurité alimentaire, accès à l’eau, stabilité institutionnelle, infrastructure sanitaire, PIB par habitant, gouvernance — pour produire un score composite.
Le diagnostic pour le Burkina Faso est sans appel : 39ème pays le plus vulnérable au monde, et 170ème sur 182 pour la capacité d’adaptation. Dans la matrice ND-GAIN, le pays se situe dans le quadrant le plus défavorable — grande vulnérabilité, faible capacité de réponse. L’index désigne le Burkina Faso comme un pays en situation de « grande urgence d’action » et de « grand besoin d’investissement ».
Ces chiffres ne sont pas faux. Le Burkina Faso fait face à une dégradation accélérée de ses terres agricoles, à une pluviométrie en baisse tendancielle depuis les années 1970, à 2,06 millions de personnes déplacées internes en 2023 selon les données du HCR, et à une insécurité alimentaire qui touche des millions de ménages ruraux. L’indice décrit une réalité.
Mais un indice composite qui agrège des données nationales — PIB, institutions, infrastructure — ne peut pas, par construction, voir ce qui se passe à l’échelle d’un village, d’un bas-fond, d’un champ de sorgho en bord de plateau. Et c’est précisément à cette échelle que quelque chose se construit.
Les techniques qui précèdent l’indice
Avant que le ND-GAIN n’existe, avant que le terme « résilience climatique » ne soit inscrit dans les documents de projet des bailleurs internationaux, les paysans du Burkina Faso avaient déjà développé leurs propres réponses. Le zaï. Les cordons pierreux. Les demi-lunes.
Le zaï est une technique ancestrale de réhabilitation des sols dégradés. Le paysan prépare la terre pendant la saison sèche, de novembre à juin, en creusant manuellement des trous de 20 à 40 cm de diamètre tous les 70 à 100 cm, pour capter les eaux de ruissellement et les matières organiques emportées par les vents. Un travail long, physiquement exigeant, qui se fait à la houe, avant même que la pluie ne soit annoncée. Ce sont des dizaines, parfois des centaines d’heures de préparation pour transformer une parcelle de sol encroûté en un terrain productif.
Les résultats documentés par la recherche agronomique sont constants : grâce au zaï, les rendements sont multipliés par huit. Sur des terres qui produisaient 100 kilos de sorgho à l’hectare, on obtient 800. Ce n’est pas une projection théorique — c’est une observation de terrain, confirmée par plusieurs études menées à la station de recherche de Saria et en milieu paysan dans le Yatenga.
Les cordons pierreux fonctionnent différemment mais poursuivent le même objectif : maintenir l’eau là où elle tombe. Ces alignements de blocs de pierres disposés en courbes de niveau permettent de réduire le ruissellement de 53%, retenant l’humidité dans le sol pendant les semaines qui suivent chaque pluie. Seuls, ils augmentent les rendements céréaliers de 39% en moyenne. Associés au zaï, leur taux de rentabilité économique atteint 95%.
La demi-lune — une excavation en forme de croissant creusée dans les pentes — complète ce système. Les rendements peuvent atteindre 1,2 à 1,6 tonne par hectare dans la province d’Arbollé où la technique est très répandue. Lorsqu’elle est associée au compost, les rendements peuvent être multipliés par quinze.
Ces techniques ne sont pas nouvelles. Elles ne sont pas issues d’un laboratoire ou d’un bureau de développement à Genève ou Washington. Elles sont burkinabè — développées, adaptées, transmises de génération en génération dans les zones les plus sèches du pays, là précisément où les indices internationaux placent le signal d’alarme le plus rouge.
Ce que RESICOM a prouvé à grande échelle
La question que posent ces techniques n’est plus « est-ce que ça marche ? » — la recherche agronomique a répondu. La question est : « à quelle échelle peut-on déployer ces pratiques, dans quel délai, et pour qui ? »
Le projet RESICOM — Renforcement de la Résilience Communautaire des Ménages Agrosylvopastoraux — apporte des éléments de réponse concrets. Financé par l’Ambassade royale du Danemark pour un montant de plus de 8 milliards de FCFA et mis en œuvre par un consortium conduit par Solidar Suisse, il a couvert la période juillet 2021 à décembre 2025 dans les régions du Bankui, du Sourou, du Yaadga et des Koulsé. Ce sont quatre des régions les plus touchées par la double crise sécuritaire et climatique.
Le bilan présenté en décembre 2025 à Ouagadougou est précis : 3 122 hectares de terres dégradées ont été restaurés grâce aux techniques de demi-lunes, zaï et cordons pierreux, bénéficiant à 2 318 petits producteurs. Soit plus de 31 kilomètres carrés entièrement récupérés sur la dégradation, par des communautés paysannes, avec des techniques séculaires appuyées par un consortium bien coordonné. 222 hectares de bas-fonds rizicoles ont par ailleurs été aménagés, bénéficiant directement à 1 920 ménages, dont de nombreuses personnes déplacées internes. Et 45 hectares de périmètres maraîchers équipés de systèmes de pompage solaire ont amélioré les revenus de 1 800 exploitants, dont 80% de femmes.
Parmi eux, El Hadj Boureima Sawadogo, producteur maraîcher et piscicole dans la zone du projet, qui dégage désormais entre trois et sept millions de FCFA par an grâce aux périmètres aménagés. « Ce projet montre qu’une coordination efficace et la participation active des communautés permettent de réduire la vulnérabilité, même dans les zones les plus fragiles », a déclaré Bjorn Ronhof Qvortrup, Chargé d’affaires de l’Ambassade royale du Danemark, lors de la cérémonie de clôture.
À Sao, dans la commune de Tchériba, le bas-fond rizicole qui produit désormais 135 tonnes de riz par saison illustre une logique que l’indice ne capture pas : la capacité d’adaptation ne se mesure pas seulement à ce qu’un pays peut résister — elle se mesure aussi à ce que des communautés peuvent reconstruire, même en contexte de crise.
L’angle mort de l’indice
Le ND-GAIN mesure des capacités nationales — la qualité des institutions, la densité du réseau routier, le PIB par habitant, l’accès aux soins. Ce sont des indicateurs légitimes et utiles pour comparer des pays ou orienter des financements internationaux.
Mais ils créent une illusion d’optique : les pays qui scorent bas semblent passifs, déficitaires, en attente. L’indice ne modélise pas la capacité d’action communautaire. Il ne voit pas un paysan du Yatenga qui creuse 500 poquets de zaï en mars pour préparer une récolte en septembre. Il ne voit pas une coopérative de femmes de Gourcy qui s’est formée à l’étuvage du riz et développe sa chaîne de valeur avec des unités de compost. Il ne mesure pas la transmission, de père en fils et de mère en fille, d’un savoir technique qui a survécu à plusieurs décennies de sécheresses.
Ce n’est pas un défaut de conception — c’est une limite de méthode. Les indices agrégés nationaux ne peuvent pas, structurellement, mesurer ce qui se passe à l’échelle infranationale, à l’échelle du champ, de la parcelle, du bas-fond.
La conséquence pratique est importante : des bailleurs internationaux et des gouvernements qui utilisent ces indices pour allouer leurs financements risquent de sous-investir dans les solutions qui fonctionnent déjà, parce qu’elles ne font pas monter le score. Un programme qui restaure 3 000 hectares de terres au Burkina Faso en mobilisant des techniques paysannes n’améliore pas significativement le PIB par habitant dans l’année. Il n’apparaît pas dans la « capacité d’adaptation » nationale telle que l’indice la mesure.
Ce qui fonctionne — et ce qui manque encore
Les pratiques existent. Les résultats sont documentés. Les projets de terrain prouvent la scalabilité. Alors pourquoi le Burkina Faso reste-t-il à la 170ème place sur 182 pour la capacité d’adaptation ?
Parce que cette capacité locale, si réelle soit-elle, se heurte à trois déficits structurels que ni le zaï ni les cordons pierreux ne peuvent résoudre seuls.
Le premier est le financement. Les projets comme RESICOM sont financés par des bailleurs étrangers — ici le Danemark — sur des cycles de quatre à cinq ans. À l’issue de leurs travaux, les participants ont unanimement recommandé la reconduction des projets. Mais une reconduction n’est pas acquise. La robustesse climatique ne peut pas dépendre de cycles de financement international. Elle doit être portée par des mécanismes locaux — fiscalité communale, fonds régionaux dédiés, mécanismes de financement carbone pour la restauration des terres.
Le second est la sécurité. Le déploiement des techniques CES/DRS — conservation des eaux et des sols — requiert des paysans capables d’aller dans leurs champs, de préparer la terre en saison sèche, de suivre leurs cultures pendant l’hivernage. Dans les zones sous tension sécuritaire, ce travail physique long et visible est précisément ce qui est compromis. Un paysan qui ne peut pas accéder à son champ ne creuse pas de poquets de zaï. La question climatique et la question sécuritaire ne peuvent pas être traitées comme deux dossiers séparés.
Le troisième est la gouvernance foncière. Les recherches agronomiques burkinabè sont claires : l’adoption du zaï et des cordons pierreux augmente significativement les rendements — mais ces investissements sont étroitement liés à la sécurisation foncière. Un exploitant qui n’est pas certain de cultiver la même parcelle l’année suivante n’investira pas des centaines d’heures à creuser des poquets de zaï. La robustesse climatique est aussi une question de droits fonciers.
Ce que ça enseigne
L’histoire de Sao — ce bas-fond transformé dans la commune de Tchériba, 135 tonnes de riz là où il n’y avait que terre morte — n’est pas une histoire d’exception. C’est une démonstration de méthode. Elle dit : quand les techniques sont disponibles, le financement coordonné, la gouvernance locale engagée, et le contexte sécuritaire suffisamment stable, la transformation est possible. Rapide même.
Elle dit aussi quelque chose sur la direction dans laquelle chercher les solutions. Pas uniquement dans les innovations technologiques importées ou dans les programmes conçus depuis l’extérieur. Dans les savoirs endogènes qui ont survécu parce qu’ils fonctionnent — le zaï, les cordons pierreux, les demi-lunes — et dans les capacités communautaires qui se mobilisent quand on leur en donne les moyens.
L’indice place le Burkina Faso en bas de classement. Le terrain montre quelque chose de plus complexe, de moins confortable à résumer, mais de plus juste : un pays qui construit sa capacité d’adaptation malgré tout, souvent sans que personne ne le mesure.
Sources : ND-GAIN Country Index (Université Notre-Dame, données 2023) ; Solidar Suisse Burkina Faso / Pravda Burkina Faso, Bilan RESICOM, décembre 2025 ; IED Afrique, « Pratiques agricoles endogènes pour atténuer l’insécurité alimentaire au Burkina Faso » ; UNEPCCC, « Cordons pierreux végétalisés — Évaluation des besoins technologiques, Burkina Faso » ; Sécheresse : Science et Changements Planétaires, vol. 15, n°1, 2004.
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